Journal de Lo
première période

Je nais un jour de février 1964, au coeur d’un hiver lorrain, sur la frontière belge, fils des frimas et des congères du Pays-haut tout près de Longwy, dans un petit village au doux nom de Gorcy. 250 ans ont passé depuis que la canne d’un homme de Gorcy a décelé dans la terre du village du minerai de fer, du MINERAI DE FER, chauffé, transformé, haut fourneautisé, ça donne du fer, du métal… Rapidement une première petite aciérie voit le jour… L’USINE est née… et, depuis 250 ans, mon village vit au rythme de L’USINE. Autant dire que depuis toujours, à Gorcy, c’est de l’acier en fusion qui coule dans les veines de la population, 24 heures sur 24, de 6h à 2h, de 2h à 10h, puis de 10h à 6h, c’est les « trois huit », on est du matin ou de l’après-midi, ou alors on est d’nuit, on commence arpette, puis os1, os2, puis p1, puis p2, puis peut-être pas dans l’ordre – je ne sais plus bien – on passe contremaître, mais là… On est ajusteur, ou soudeur, tourneur, fraiseur, lamineur et une tonne de noms qui se terminent par « eur ». On vit au rythme, avec et dans l’usine, l’usine c’est tout dans le village; on habite dans des cités de l’usine, l’harmonie du village s’appelle « La lyre des forges », financée par l’usine, on part en colonie de vacances avec le CE de l’usine, à Noël c’est les cadeaux offerts par l’usine, la bibliothèque est à l’usine, les bains publics sont à l’usine, on vit usine, on est usine… aussi loin que je me souvienne. Les premiers souvenirs de repas de famille du dimanche midi, toute la famille à table parle de l’usine, de syndicats, d’usinage, de commandes, de contremaîtres, de réglages de machines, d’accidents… oui, car quand un accident survient à l’usine, c’est la sirène de la caserne des pompiers qui beugle, et on reconnaît au nombre de coups ce dont il s’agit, tel un phare pour les bateaux, la sirène est un point de repère dans Gorcy, 3 coups pour un feu, 2 coups pour un blessé, etc… en y repensant aujourd’hui je l’entends hurler dans ma tête cette sirène tant redoutée qui n’annonçait en général que des malheurs… L’usine était comme une entité, une chose organique, elle occupait une grande partie du village et les ouvriers étaient comme le fluide vital pour la faire fonctionner. Ma mère et mon père et tous leurs frères et soeurs, puis mon grand-père aussi, et tous ses frères et soeurs ont travaillé à l’usine. Il est 2h moins le quart et les ouvriers sont massés derrière l’énorme grille de sortie de l’usine, trépignant sur place comme des taureaux dans une arène, alors qu’au même moment ceux qui vont les remplacer arrivent à pieds ou en vélo de toutes les rues du village vers ce même portail, mais eux n’ont pas une allure rapide. La tête est baissée, une main tient la musette, l’autre est dans la poche, la gauloise au bec, le bleu tout propre, ils rêvent au week-end. 2 heures sonne, encore une sirène qui retentit, le portail s’ouvre, un déferlement humain, bleu foncé s’échappe de l’usine avec une énergie considérable pour aller remplir les multiples bars de la commune, histoire de boire une bière, un p’tit blanc ou un calva et taper une belote ou un 421 avant de rentrer pour travailler au jardin… Alors que ceux qui vont faire l’après-midi passent le portail en sens inverse, comme s’ils finissaient le marathon, déjà épuisés par la non-envie de se taper ces 8 heures récalcitrantes. Une fois sur la machine, ils rêveront à la grille de sortie de ce soir 10 heures qui s’ouvrira pour leur donner 16 heures de liberté chéries… Pour un petit gars de Gorcy comme moi, c’était tout un tas de rythmes qui cadençaient ma vie; le rythme scolaire du bus du matin, puis de la cantine du midi et du bus du soir, le rythme du père et de ses tournées successives, le rythme des week ends, puis le rythme des vacances, car si le samedi est le but suprême des ouvriers auquel ils rêvent toute la semaine, les grandes vacances sont l’apothéose qu’ils attendent toute l’année… et la retraite, pour laquelle il faudra patienter une vie. Il pleut, il mousine, il tombe une drache ou une bonne orlée, il y a certainement autant de mots qui désignent une pluie que de façons de relater ses souvenirs. Je continuerai plus tard avec ce que j’appellerai la deuxième période… à suivre.